“Admettons nos erreurs.”

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Lorsque nous dirigions nos pays respectifs, le Nigéria et l’Afrique du Sud – les deux plus importantes économies du continent – nos gouvernements rêvaient d’accomplir bien des choses. Entre autres, de créer des sociétés exemptes de drogues.

Nous avions tort.

Nous avions tort de penser que la prohibition, la répression et la prison protégeraient nos enfants. Nous avons accepté que de lourdes peines leur soient infligées pour des délits liés aux drogues, y compris lorsqu’aucune violence n’avait été commise. Nous avons autorisé les forces de sécurité de l’État à arrêter, et à punir, nombre de nos concitoyens ; rétrospectivement, nous y voyons un excès.

Cela n’a pas marché.

Cela n’a pas marché parce que la prohibition que les superpuissances ont imposée au monde à la fin de la Seconde Guerre mondiale, loin d’être une stratégie rationnelle et efficace contre les addictions, n’était que le prolongement de leurs intérêts politiques et de leurs affinités sur le plan culturel. Aujourd’hui encore, le tabac et l’alcool font l’objet d’un libre commerce, appuyé par un marketing sophistiqué. Personne, pourtant, ne peut nier que ces deux substances nuisent à la santé. En acceptant de faire ainsi, assez artificiellement, la différence entre ces deux substances et les drogues illégales (le cannabis par exemple), les dirigeants du monde, y compris en Afrique, en sont arrivés à commettre bien des erreurs.

Ces jeunes gens jetés en prison, les a-t-on remis sur le droit chemin ? Dans la plupart des cas, la prison les a transformés en criminels endurcis. Ceux qu’on a privés de traitement, ceux qui sont morts d’overdose, qui étaient-ils ? C’étaient nos parents. C’étaient nos enfants. Nos sociétés ont investi une bonne part de leurs faibles moyens et de leur énergie dans des mesures centrées sur la répression, à la poursuite d’une société exempte de drogues. Nous devons nous éveiller, laisser là ce rêve, cette illusion.

Aujourd’hui, nous pouvons dire en toute honnêteté que nous regrettons de n’avoir pas remis en cause les certitudes sur lesquelles repose le contrôle des drogues. Nous regrettons encore plus que nos erreurs se répètent, encore et encore, parfois en toute bonne foi, parfois pour tirer de faciles bénéfices politiques de la misère des personnes qui choisissent de consommer des drogues.

Il faut mettre un terme à cela.

La production, le trafic et la consommation de substances illégales est en pleine croissance. La criminalisation donne du pouvoir au crime organisé en lui donnant une emprise sur ceux dont la subsistance dépend du marché illégal des drogues. La demande est constante, l’offre suivra, naturellement.

En Afrique, la prohibition pèse également sur ceux qui n’ont jamais consommé de drogues et n’en ont pas l’intention : des malades qui sont en proie à une intense douleur physique liée à une maladie à un stade terminal ou à une opération chirurgicale. Des malades qui, de la sorte, sont privés de médicaments antidouleur, tandis que, dans les pays riches, cette grâce est à la portée de n’importe qui. Le système international de contrôle des drogues a fabriqué une pénurie d’analgésiques sur notre continent, essentiellement par crainte de les voir détournés vers le marché noir. En tant qu’êtres humains capables de compassion, nous pensons que c’est faire preuve de cruauté que de priver ces gens de médicaments qui peuvent les soulager.

Certains affirment que l’Afrique n’a pas les ressources nécessaires à la mise en place de réformes centrées sur la santé et qui comprennent la réduction des risques et le traitement des personnes dépendantes. La recherche montre toutefois que ces services constituent un investissement bien plus efficace que la criminalisation, en Afrique comme ailleurs. Les débats sont souvent muselés par cinquante ans de propagande antidrogues ; de fait, la « guerre contre les drogues » n’est parvenue qu’à entasser des gens en prison, accélérer la transmission du VIH, et encourager les exécutions sommaires. Le coût humain et financier est effrayant.

Il y a néanmoins des rais d’espoir. Le système judiciaire de l’Afrique du Sud a mené le pays à accepter la décriminalisation du cannabis aux fins d’usage personnel. Le Ghana lui aussi a procédé à la décriminalisation par le truchement d’une loi hardie, qui pourrait en inspirer d’autres. Les Seychelles ont adopté des mesures alternatives à la répression. Les traitements de substitution aux opioïdes sont en place au Nigéria, au Sénégal, au Kenya, en Tanzanie, à Maurice et au Maroc. Le Zimbabwe, le Malawi et le Lesotho ont légalisé le cannabis à des fins médicales. Tandis que ces évolutions sont en cours, les politiciens et les communautés d’Afrique peinent à sortir de la camisole de force imposée par le régime international de contrôle des drogues.

De longue date, nos pays ont appuyé ce régime de contrôle. Nous l’avons appliqué pour remplir nos obligations internationales et – nous a-t-on dit – lutter contre la criminalité organisée. Ce faisant, nous avons parfois perdu de vue notre devoir : protéger nos peuples et nos enfants.

La « guerre contre la drogue » consiste souvent à recourir à la force contre les gens. En réprimant les personnes qui consomment des drogues et en les incarcérant, nous avons renforcé la marginalisation, l’isolement et la stigmatisation dont ils sont victimes, ce qui, par un cercle vicieux, renforce la consommation de drogues et la dépendance à celles-ci. En axant notre action sur la répression et la prohibition, nous avons donné de la vigueur à des organisations criminelles qui gagnent des milliards chaque année en trafiquant des drogues et en foulant aux pieds le destin de notre jeunesse. Il faut traiter différemment les barons de la drogue, qui trop souvent tirent leur épingle du jeu judiciaire, et notre jeunesse dont la consommation de drogues doit toujours être traitée comme une question de santé publique.

Nous avons commis des erreurs. Les dirigeants actuels de l’Afrique feraient bien d’en tirer des leçons.

Il faut du courage pour mener une guerre.

Il faut de la sagesse pour savoir quand la perdre.

Les dirigeants d’aujourd’hui doivent s’attacher à des solutions humaines et justes vis-à-vis des drogues.

> Une loi-type sur les drogues adaptée aux réalités du continent a été élaborée en septembre 2018 sous l’égide du Président Obasanjo et de Kofi Annan, ancien Secrétaire général de l’ONU, fondateur de la Commission ouest-africaine sur les drogues et membre de la Commission globale de politique en matière de drogues. Issue de travaux d’experts de premier plan issus de la région, elle est offerte aux décideurs du continent désireux d’adopter des réformes hardies et fondées sur la recherche scientifique.

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